Comment ne plus faire passer son travail avant sa famille…

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ENTRETIEN – Avocats, Mélina et Pascal Oudot s’appuient sur leur expérience et sur de grands textes de la pensée chrétienne pour montrer où se trouve l’essentiel.

Par Madeleine Meteyer

Saint-Simon (1760-1825) – le comte, pas son cousin le duc mémorialiste -, a gagné. À notre siècle, «les abeilles» ont largement vaincu «les frelons», les travailleurs supplanté les oisifs. La vie de l’immense majorité tourne autour d’un soleil : le travail. Il préside à la fondation d’une famille, la fait vivre et, parfois, la détruit. Écrit dans un style souvent alambiqué, le livre de Mélina et Pascal Oudot, Travail et vie de famille, propose des pistes simples, souvent intelligentes, issues de témoignages de différents couples, pour remettre de l’ordre dans une existence où but et moyen sont parfois confondus.

À lire aussi : De plus en plus de salariés peinent à concilier vie privée et vie professionnelle.

Ces conseils sont disséminés dans différents chapitres, dont voici les aspects les plus saillants:

«Le travail chronophage et anxiogène est-il une fatalité ?»

Dans ce chapitre, les auteurs posent de façon détournée une question indiscrète à ceux qui s’attardent au bureau : et si vous étiez en train de fuir votre famille ? Le temps libre ?

Aux autres, ceux qui aimeraient lever le camp plus tôt, les Oudot glissent des conseils pour repérer les signes du burn-out et s’en protéger. Ils mettent aussi les employeurs face à leurs responsabilités en leur rappelant qu’ils doivent nouer un lien – on ne parle pas d’intimité – avec leurs employés pour savoir repérer quand l’un d’entre eux se noie.

«Comment éduquer les enfants au travail ?»

Invitant les lecteurs à choisir la sobriété matérielle – puisque le désir d’accumuler des biens est, disent-ils, ce qui pousse les travailleurs à trop travailler -, les Oudot leur enjoignent de l’inculquer aussi à leurs enfants. Ils recommandent de parler aux jeunes de «la finitude du temps présent» (la mort) pour qu’ils réfléchissent à ce qu’ils feront de leur vie. Ils font un lien entre l’estime que ces futurs adultes auront d’eux-mêmes et l’implication raisonnable ou démesurée qu’ils manifesteront dans leur emploi.

«L’argent et le couple»

Dans ce chapitre, les Oudot s’intéressent fugacement à une question intéressante : les métiers de la finance sont-ils compatibles avec une vie chrétienne ? Question à laquelle ils n’apportent pas – dommage – de réponse. Ils préfèrent traiter de problèmes plus terre à terre. Faut-il avoir un compte joint ? Comment se remettre de ne pouvoir payer une école hors du commun et hors de prix à ses enfants ? Doit-on nécessairement leur laisser un héritage matériel ? La lecture du chapitre n’est pas du temps perdu.


«Certains travaillent davantage pour pouvoir assouvir les nouveaux besoins créés par le consumérisme»

LE FIGARO. – Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur l’articulation travail-famille?

Mélina OUDOT. – Notre adolescente a eu un jour cette réflexion: «Je n’aurai pas plus de deux enfants, maxi trois». Parce qu’elle veut se garantir une vie confortable. À 15 ans, elle est déjà animée par l’idée matérialiste de bien vivre qui met le travail au-dessus de tout ! Pas le travail en tant qu’activité créatrice épanouissante mais le travail rémunérateur, celui qui permet de se payer des objets ou des voyages. Celui qui a été choisi en fonction des revenus qu’il assure. Et pour lesquels de nombreuses personnes font passer leur famille au second plan.

Elle est contemporaine cette difficulté à articuler vie familiale et vie professionnelle ?

Non, ce qui est contemporain, c’est le contexte dans lequel la question est désormais posée, celui des sociétés de consommation, du jetable, du consommable. Certains travaillent davantage pour pouvoir assouvir les nouveaux besoins créés par le consumérisme. Il s’ensuit que les deux membres du couple envisagent très peu l’idée que l’un d’eux puisse rester à la maison, que celle-ci sera souvent délaissée, le cas échéant confiée à des sous-traitants (entretien de la maison, du linge, périscolaire…).

Vous évoquez là des personnes qui ont le choix, qui enchaînent des heures pour pouvoir partir au ski deux fois par an et aux Bahamas l’été. Il y a aussi – ils sont certainement beaucoup plus nombreux -, ceux qui cumulent les heures pour remplir le frigo ou payer le loyer (les mères seules par exemple). Ceux-là, comment sont-ils supposés lâcher du lest sur le plan professionnel ?

J’en ai particulièrement conscience puisque j’ai été élevée par une mère célibataire. Il y a eu des fins de mois difficiles, des moments où elle a dû, en effet, prendre un second emploi. Elle a fait en sorte d’avoir des horaires lui permettant d’être présente à mes côtés. Elle travaillait de 6h à 13h en tant que claviste dans un journal. Le matin j’allais avec elle au travail jusqu’à l’heure de l’école, j’étais demi-pensionnaire. Ensuite, quand j’ai commencé à faire des études, elle a pris un emploi de service, en plus, auprès d’une personne âgée à domicile l’après-midi. Et quand je rentrais chez nous, elle était là, souriante et disponible. Il n’y a pas de réponse idéale et générale à la situation que vous évoquez, c’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous répondre en faisant appel à mes propres souvenirs. Les vies familiales sont plurielles, mais je sais que l’amour fait imaginer des solutions auxquelles nous n’aurions certainement pas pensé sans lui.

Le sous-titre de votre livre «une perspective chrétienne» donne l’impression qu’il ne s’adresse qu’aux croyants, est-ce le cas ?

Dans notre livre, nous citons des encycliques, des passages de la Bible, aussi vaut-il mieux prévenir le lecteur ! Mais en soi, il est destiné à tous car le mariage est, nous le croyons en tout cas, une réalité naturelle. Simplement nous en parlons d’une façon qui est devenue chrétienne, en tant qu’union indissoluble.

Vous pensez que les chrétiens ont oublié de vivre en chrétiens dans le monde et dans celui du travail en particulier ?

Oh oui… Regardez la façon dont la journée du dimanche est vécue : comme n’importe quel autre jour de la semaine, voire comme la journée idéale pour rattraper la charge de travail en retard. Dans le livre, nous insistons sur l’importance du dimanche comme jour de joie à passer en famille, avec des amis. Les chrétiens notamment, mais aussi chacun d’entre nous, devraient essayer de tendre vers une vie plus gratuite, plus attentive à ceux qu’ils rencontrent. Quant au travail lui-même, il est fondamentalement une participation au bien des personnes, par les talents qu’elles sont appelées à développer, par le bien apporté à la société. Vivre chrétiennement son travail, n’est-ce pas saisir que le sourire de la caissière auprès de clients parfois discourtois, est aussi essentiel à notre société que celui de l’universitaire qui dispense un cours magistral à ses étudiants? La valeur de la tâche légitime effectuée tient à la façon dont chacun l’accomplit. Là sont attendus les chrétiens, sans doute plus que les autres, en raison de celui dont ils se réclament.

Quel est le but de votre ouvrage ?

Reprendre pied sur le sens de ce que nous vivons à partir des témoignages des personnes très différentes que nous avons interrogées. Nous avons découvert des absurdités. Dont celle-ci : de nombreux parents travaillent toujours davantage pour que leurs enfants aient plus qu’eux matériellement. Pour atteindre ce but, ils les voient moins, ne savent plus perdre du temps avec eux, alors que c’est souvent au détour du temps perdu que surgissent les conversations importantes.

Les témoignages que contient votre livre dispensent globalement ce conseil : la famille compte vraiment, le reste s’oublie vite. Mais de grandes œuvres ne pourraient être accomplies si certains ne privilégiaient pas leur carrière…

Vous savez, tout le monde n’est pas voué à marquer le monde par sa profession, mais chacun a vocation à entreprendre, dans l’ordinaire de sa vie, de grandes œuvres. Elles ne passent pas toujours par le fait de privilégier la carrière. Chacun sait combien de grands hommes, de grandes femmes au sens que vous évoquez doivent en réalité ce qu’ils sont à ce qu’ils ont reçu dans leur foyer. Posons-nous cette question: fait-on les choses pour qu’elles soient bien faites et pour le bien commun, ou sommes-nous en quête d’une reconnaissance, qui sera toujours éphémère? Le livre ne remet pas en question l’importance du travail, mais pose la question de sa visée.

En 2018, 35% des salariés estimaient avoir du mal à concilier vie privée et vie professionnelle

Travail et vie de famille de Pascal et Mélina Oudot – Artège, 300 p., 18,90€


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